Francine Bibian, de Staffelfelden, a écrit un premier roman, « Bleu comme neige », qui a été distingué par le Prix de la Ville de Colmar. Il y est question d’un petit village alsacien, d’extrême-droite, d’un marché de Noël, de tolérance et de bien d’autres choses encore.
Lors de l’élection présidentielle de 2002, Schattenhauffen, petit village alsacien imaginaire (mais pas tant que ça…) détient le record national du vote en faveur de l’extrême-droite, et se retrouve sous les spots de tous les médias. L’un des habitants propose alors d’exploiter cette notoriété soudaine en organisant un marché de Noël, mais un marché pas comme les autres, exceptionnel.
Mais bien des choses vont se passer, entre la neige qui ne tombe pas et l’arrivée d’un infirmier nommé Aziz Amtawia… Telle est la trame du premier roman de Francine Bibian, « Bleu comme neige ». Et à Schattenhauffen, on ne s’ennuie pas, tant les personnages sont hauts en couleur et ne mâchent pas leurs mots… L’auteur nous en dit plus.
Francine Bibian, comment vous est venue l’idée de ce roman ?
« Le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen a réalisé un score important dans toute la France, mais les médias ont surtout braqué les projecteurs sur des petits villages alsaciens qui avaient fortement voté FN, sans que toutefois ce vote y soit majoritaire. La question est de savoir comment on vit ensemble après un vote aussi clivant. Comme je veux court-circuiter les préjugés, dans mon livre le village est ouvert sur le monde, traversé par les mêmes courants que la société, et les villageois adhèrent à la proposition d’un élu d’opposition d’organiser un marché de Noël.
Avez-vous voulu écrire un pamphlet contre le vote FN ?
Non, c’est plutôt une comédie humaine. D’ailleurs, je parle de l’extrême-droite dans le roman, mais je ne cite jamais le Front national. Le livre commence comme une satire et se termine par la rédemption d’un village, qui était au départ arc-bouté sur des préjugés qui sont très largement partagés.
Si j’use de la satire, ce n’est pas pour taper sur les gens, mais pour mieux amener mon propos. Il y a des valeurs qui me sont chères et que je veux défendre. Je ne me verrais pas écrire un simple roman d’amour, l’aspect social et politique de notre société m’intéresse. En écrivant, je veux être utile, mettre en avant mon humanisme et montrer qu’on peut changer les choses. L’une des phrases fondamentales du roman, lancée par un jeune, c’est une citation de l’ethnologue Françoise Héritier : « Ce que l’esprit humain a créé, l’esprit humain peut le remplacer ».
Certains de vos lecteurs ont vu le livre comme un conte… Partagez-vous cet avis ?
Oui, si on voit le conte selon la définition qu’en donne Daniel Pennac. Pour lui, « la fonction principale du conte, c’est d’imposer une trêve au combat des hommes ». Plutôt qu’un conte à dormir debout, j’ai voulu écrire un conte à rêver debout ! Mais si on veut imposer une trêve, mieux vaut être armé. L’arme du livre, c’est l’humour. Je trouve les Français tristes. D’ailleurs, nous avons le record européen de la consommation d’anti-dépresseurs ! Je voudrais que mon roman soit un antidote à la sinistrose, tendre au lecteur un autre miroir, l’inciter à croire en nos possibilités. Comme disait Giacomo Leopardi, « L’homme qui a le courage de rire est le maître du monde, comme celui qui est toujours prêt à mourir. »
Le marché de Noël que veut organiser votre village, c’est une allégorie ?
Oui. Les gens veulent un marché différent. Leur but n’est pas de vendre des Père Noël chinois, mais de montrer ce dont ils sont fiers. Ils veulent offrir aux visiteurs un moment de convivialité et de partage, sans pour autant trop se mettre en frais pour seulement quelques jours !
Comment expliquez-vous qu’il y ait un vote FN si élevé dans certains villages, où il n’y a pourtant aucun étranger ?
Une journaliste m’a livré une bonne définition : « un électeur du Front national, c’est un communiste qui a été agressé deux fois ! » Certains disent, je vote pour celui-là, de toute façon il ne sera pas élu. C’est un vote d’humeur, mais cela peut-être dangereux, comme on l’a vu en 2002 ! Le vote FN, c’est un vote dépressif, sans espoir… et illusoire. Quand bien même on expulserait tous les étrangers, il restera toujours en l’homme quelque chose qu’on ne peut pas arracher : le fantasme de l’étranger. Il fait partie de notre construction mentale. Il faut équilibrer cette peur avec des représentations plus positives. C’est à l’adulte responsable de rassurer l’enfant inquiet qui est en lui.
Vous êtes-vous inspirée d’un village et de personnages réels ?
Oui. Je précise que le village qui m’a inspirée n’est pas Staffelfelden, une commune plus accueillante ! Quant aux personnages, ce sont des patchworks de personnes réelles. Je me suis aussi inspirée de la Fête-Dieu de mon enfance, un moment merveilleux où chacun avait un rôle à jouer. Quand on organise une action ensemble, ce n’est pas seulement une addition de compétences individuelles, il s’en dégage une énergie propre, qui vous nourrit pour longtemps. Je ressentais cela aussi, quand j’organisais des spectacles avec les enfants…
Pourquoi ce drôle de titre, « Bleu comme neige » ?
Là encore, pour faire éclater les clivages, blanc/noir, bon/méchant… C’est aussi un jeu de mot : on aimerait tous être blanc comme neige ! Ce titre est volontairement énigmatique, pour dire qu’on ne peut pas tout comprendre…
Avez-vous des remarques ou protestations de la part d’électeurs ou militants du FN ?
Non, aucune.
Vous avez reçu le prix de la Ville de Colmar. Cela a-t-il une incidence sur les ventes du livre ?
Oh, il faut être lucide : il n’y a que le Goncourt qui fait vendre ! Mais cela m’a rendue très joyeuse, car j’ai été reconnue par mes pairs, le jury du prix étant la société des écrivains d’Alsace, Lorraine, Territoire de Belfort. Et c’est une incitation à continuer. Le livre est encore en lice pour le prix du Rotary. J’aimerais gagner, pour offrir au livre une chance d’être connu en dehors des frontières de la région. Pour un ouvrage alsacien, c’est dur de franchir la ligne bleue des Vosges !
Vous parliez d’incitation à continuer… Un deuxième livre est-il en projet ?
Oui, il est en gestation. Il sera question d’une improbable rencontre intergénérationnelle. Je ne crois pas non plus au fossé des générations ! »
La question incongrue
Qu’est-ce qui pourrait, un jour, vous pousser à voter FN ? Être
agressée deux fois ?
Oh ! Mais rien, jamais ! La peur de l’autre, je ne l’ai pas en moi.
Je suis né d’un père basque et d’une mère alsacienne, mon mari
est en partie arménien et mon chat siamois ! Dans ma famille,
on se mélange les frontières comme les peintres mélangent leurs
couleurs. D’où mon goût prononcé pour toutes les différences
et le dégoût de l’uniformité.
10/12/2011
Isabelle Bollène